Ce blog est un atelier : vous y voyez l'écriture en train de se faire, la mienne. Les mémoires que je croise entre les Marquises et le Bénin. Besoin d'Écrire est l'autre pièce de cet atelier : l'espace où, votre propre histoire peut à son tour trouver sa forme, accompagnée. On ne passe pas de l'un à l'autre comme on change de site. On continue, le même chemin, celui qui va d'écrire à transmettre.
Il y a quelque chose d’étrange dans cette époque où l’intelligence artificielle s’invite dans nos vies comme une évidence. Elle traduit, reformule, prédit, complète. Elle accélère tout. Et pourtant, au milieu de cette vitesse, une question revient, tenace, presque physique : que devient ce qui ne va pas vite ? Ce qui ne s’écrit pas dans les grandes langues mondiales. Ce qui se transmet par la voix, par la peau, par les gestes.
Je pense au fon, langue de mon enfance béninoise, et j'apprends le marquisien, langue de mon quotidien polynésien. Deux langues qui ne se ressemblent pas, mais qui partagent une même fragilité : elles vivent dans les corps, dans les familles, dans les éducations scolaires. Elles tentent de résister.
L’IA apprend ce qu’on lui donne. Et ce qu’on lui donne, ce sont surtout des langues dominantes. Alors, quand je lui demande un mot en fon, elle hésite. Quand je lui demande une nuance marquisienne, elle invente parfois. Elle n'est pas experte. En fait, elle ne sait pas.
Et c’est là que naît l’inquiétude.
Parce que les langues minoritaires ne sont pas seulement des systèmes de mots. Elles sont des manières d’habiter le monde. Des façons de dire la pluie, la mer, la honte, la joie, la filiation. Des façons de se tenir debout.
L’IA, elle, ne connaît pas encore ces nuances. Elle ne sait pas ce que signifie transmettre une langue qui n’a pas de dictionnaire complet, pas de corpus, pas de standardisation. C'est un combat au quotidien.
Dans les familles, la transmission se fait autrement. Elle passe par les histoires racontées le soir, par les prénoms, par les chants, par les gestes du quotidien. Elle passe par les mots qu’on répète à un enfant pour qu’il les garde, même s’il ne les comprend pas encore.
Et je me demande souvent : comment transmettre dans un monde où l’IA devient un intermédiaire permanent ? Comment préserver la rugosité d’une langue, son souffle, ses hésitations, quand tout pousse à la fluidité parfaite ?
La transmission, aujourd’hui, devient un acte volontaire. Un choix. Un ancrage.
On parle beaucoup d’“ancrage” dans les discours de développement personnel. Mais l’ancrage, le vrai, celui qui tient, n’est pas un concept. C’est une géographie intime.
C’est le sol rouge du Bénin. C’est la pierre chaude des Marquises. C’est la voix d’une grand‑mère qui raconte une histoire que personne n’a écrite. C’est un mot fon qu’on n’ose pas traduire parce qu’il perdrait sa densité. C’est un mot marquisien qui porte une généalogie entière.
L’IA peut imiter, reformuler, structurer. Mais elle ne peut pas ressentir ce que ces langues transportent. Elle ne peut pas porter nos racines à notre place.
Face à l’IA, beaucoup ressentent une inquiétude diffuse. On la croit irrationnelle, alors qu’elle est profondément lucide.
Cette inquiétude dit : “Attention à ce que tu laisses filer.” Elle dit : “Ne confie pas tout à la machine.” Elle dit : “Ce qui compte vraiment ne se délègue pas.”
Et peut‑être que c’est ça, le rôle de notre génération : apprendre à vivre avec l’IA sans lui abandonner ce qui nous fonde.
Écrire, aujourd’hui, devient un geste de sauvegarde. Pas pour figer. Mais pour transmettre.
Écrire en fon, même quelques mots. Écrire en marquisien, même une phrase hésitante. Écrire ce que l’IA ne sait pas encore dire. Écrire pour que les langues continuent de circuler, de respirer, de se transformer.
Parce que les langues minoritaires ne disparaissent pas par manque de beauté. Elles disparaissent par manque d’usage. Ainsi, chaque mot transmis est une victoire.
L’IA peut nous aider à structurer, à comprendre, à relier. Mais elle ne peut pas porter nos racines. Elle ne peut pas transmettre à notre place. Elle ne peut pas sentir ce que signifie perdre une langue, ou en sauver une.
Alors, au milieu de cette révolution technologique, il nous reste un rôle essentiel : être les passeurs. Les gardiens des nuances. Les voix qui se souviennent.
Avec mon accompagnement, vos écrits formeront l'IA de demain, prenez rendez-vous pour en discuter.